Lucas Lunes alias LM | janv. 12, 2026
Une randonnée entre mémoire et silence dans la Serra da Lousã
Lucas Lunes
Il y a des lieux qui ne s’offrent pas au premier regard. Talasnal est de ceux-là.
Je l’ai rejoint depuis Lisbonne par une matinée d’automne, quand la brume s’accroche encore aux pentes de la Serra da Lousã. Le trajet depuis la capitale portugaise traverse le cœur historique du pays, longeant le Tage avant de s’enfoncer vers l’intérieur des terres. Pour ceux qui viennent de Porto, la route est tout aussi belle, descendant vers le sud à travers les paysages du centre du Portugal.
Avec moi, trois compagnons de route : Éloi, historien français obsédé par les trajectoires humaines ; Inês, photographe portugaise qui lit les territoires comme d’autres lisent les visages ; et Mateo, restaurateur espagnol qui touche la pierre pour comprendre ce qu’elle raconte.
À Coimbra, nous marquons une pause
Entre Lisbonne et Porto, Coimbra occupe une position stratégique que les voyageurs négligent trop souvent. La ville se dévoile d’abord par ses odeurs. Dès la sortie de l’autoroute, l’air change plus humide, chargé des effluves du fleuve Mondego qui traverse la ville en larges méandres. Nous nous garons près de la vieille ville et marchons vers le centre historique. Dans les ruelles étroites qui grimpent vers l’université, ça sent le café fraîchement torréfié qui s’échappe des petites pastelarias, le linge qui sèche aux fenêtres, et parfois, quand le vent souffle dans la bonne direction, cette odeur légèrement âcre de vieux livres qui émane de la Bibliothèque Joanina.
Nous nous arrêtons au Café Santa Cruz, installé dans une ancienne chapelle. Le contraste est saisissant : des voûtes gothiques au-dessus de nos têtes, des comptoirs en marbre usé par des générations d’étudiants, et le bruit caractéristique des tasses posées sur les soucoupes. Éloi commande une arrufada, cette brioche cannelle et citron typique de Coimbra. Je prends un café et je regarde par la fenêtre la vie universitaire qui bat son plein.
Car Coimbra vibre au rythme de ses 20 000 étudiants. On les reconnaît à leur cape noire — la capa — qu’ils portent encore aujourd’hui lors des cérémonies. Certains passent devant le café, livres sous le bras, discutant avec animation. D’autres sont assis sur les marches de l’université, profitant d’un rayon de soleil matinal.
L’université de Coimbra a été fondée en 1290 par le roi Denis Ier et s’est définitivement installée ici en 1537. C’est l’une des plus anciennes d’Europe, aux côtés de Bologne, Oxford ou la Sorbonne. Pendant des siècles, elle a formé l’élite portugaise — magistrats, médecins, écrivains, administrateurs coloniaux qui gouvernaient depuis Lisbonne un empire s’étendant jusqu’au Brésil.
Mais ce qui me frappe, c’est autre chose.
Inês le dit mieux que moi, les yeux rivés sur le panorama depuis la terrasse de l’université : Tu vois ces montagnes, là-bas à l’est ? C’est la Serra da Lousã. À moins de 40 kilomètres. Les fils de paysans de Talasnal n’ont jamais pu venir ici.
Elle a raison. Pendant que Coimbra rayonnait intellectuellement sur tout l’empire portugais, que ses professeurs écrivaient des traités de droit et que sa bibliothèque baroque accumulait 200 000 volumes anciens, les villages de schiste restaient prisonniers de la montagne.
Le château de Lousã fut construit au XIe siècle et servait de forteresse défensive, marquant la frontière sud du royaume chrétien. Ce château protégeait l’accès à Coimbra contre les invasions. Mais une fois les guerres terminées, une autre frontière s’est installée — invisible celle-là. Une frontière sociale, économique, culturelle.
Les jeunes de Talasnal n’allaient pas à l’université. Ils n’apprenaient pas le latin ou les mathématiques. À 14 ans, ils gardaient les chèvres. À 18, ils partaient chercher du travail ailleurs, en France, en Allemagne, au Luxembourg. Certains descendaient vers Lisbonne, où ils construisaient les quartiers modernes de la capitale. D’autres montaient vers Porto, travaillant dans les caves à vin de Vila Nova de Gaia. La distance entre Coimbra et Talasnal n’est pas seulement géographique elle est civilisationnelle.
Mateo touche la pierre du portail universitaire, ce fameux Porta Férrea construit en 1634. C’est le même schiste que celui des maisons de Talasnal, tu sais. Le même matériau, mais pas le même destin.
Porta Férrea
Il a raison. La pierre est identique. Mais ici, elle sert à construire des palais du savoir. Là-haut, dans la montagne, elle servait à construire des abris contre le froid.
Nous repartons vers les montagnes. Le trajet ne dure qu’une heure depuis Coimbra, mais c’est comme traverser des siècles. Nous quittons les cloches universitaires, les étudiants en cape, les bibliothèques baroques. Nous quittons aussi une certaine idée du progrès — celle qui suppose que tout le monde y participe également.
La route monte. Les chênes-lièges remplacent les édifices néoclassiques. Le silence remplace les conversations savantes.
Et je pense à tous ces gosses de paysans qui ont vu, de loin, les lumières de Coimbra briller la nuit. Qui ont entendu parler de cette université prestigieuse où se décidait l’avenir du Portugal. Mais qui n’y ont jamais mis les pieds.
La ville universitaire nous rappelle que ces montagnes n’ont jamais été vraiment isolées — elles étaient juste exclues. Il y avait une route, il y avait un lien. Mais ce lien était à sens unique : Coimbra prenait aux montagnes — leur pierre, leur bois, leurs hommes quand il fallait des soldats — mais ne leur donnait rien en retour.
Aujourd’hui, les touristes font le chemin inverse. Depuis Lisbonne ou Porto, ils organisent une excursion d’une journée vers les villages de schiste. Ils viennent photographier les maisons pittoresques, manger dans un restaurant rustique, puis redescendent vers le confort de la ville.
Je me demande ce que penseraient Adalina et Manuel de cette inversion. Eux qui ont tout fait pour fuir la montagne verraient sans doute avec ironie tous ces citadins qui viennent maintenant chercher dans le schiste ce qu’ils ont passé leur vie à fuir.
Arrivée à Talasnal
Puis la route grimpe, se rétrécit, serpente entre les chênes-lièges et les châtaigniers. Et soudain, Talasnal apparaît : un empilement de maisons de schiste brun foncé, agrippées à la montagne comme si elles en jaillissaient.
Pour ceux qui visitent le Portugal au-delà des itinéraires classiques entre Lisbonne et Porto, ce village représente une découverte authentique, loin des foules touristiques d’Alfama ou de la Ribeira.
Jorge nous accueille au bar O Curral. Il est l’unique habitant permanent de ce hameau qui en comptait plus de 200 il y a un siècle.
Les départs silencieux
1. Adalina ferme la porte de sa maison pour la dernière fois. Elle a 24 ans, quatre enfants en bas âge, et son mari vient de partir pour la France à salto, clandestinement, à pied à travers les Pyrénées. Elle restera seule six mois avant de le rejoindre, laissant les enfants à ses beaux-parents.
Cette histoire, Jorge la connaît. C’était sa grand-tante.
Adalina n’est pas seule. Entre les années 1950 et 1970, la fin des années 1950 marque le début d’un exode rural massif de plus d’un million et demi de personnes, soit 18 % de la population totale du Portugal. À Talasnal, le village comptait 129 habitants au début du XXe siècle, avec 2 moulins à huile d’olive et même sa propre école. En 1981, il ne restait plus que 2 résidents permanents.
Les jeunes partent d’abord. Manuel, 19 ans, refuse de cultiver des parcelles trop petites pour nourrir une famille. António fuit la guerre coloniale en Angola. Maria rejoint sa sœur dans les faubourgs de Lisbonne pour travailler comme domestique.
Puis ce sont les familles entières qui s’en vont. Les maisons se vident une à une. Les toits de schiste commencent à s’effondrer. La nature reprend ses droits. Le silence s’installe.
Le village comptait jadis plus de 200 habitants, vivant de l’agriculture, de l’élevage et de la forêt. Ils cultivaient du seigle sur les terrasses, élevaient quelques chèvres, extrayaient le schiste. Vie rude, mais vie communautaire. Puis Talasnal a été frappé par l’exode rural des années 1950-1960, comme tant d’autres villages portugais du centre du pays.
Ce n’était pas un choix. C’était une nécessité. Ils fuient leur pays afin d’échapper à la misère, à la domination et à l’exploitation des propriétaires terriens et des notables ruraux, principaux appuis de la dictature de Salazar. La terre ne nourrissait plus assez de bouches. Les opportunités n’existaient qu’ailleurs — dans les grandes villes comme Lisbonne et Porto, ou à l’étranger. L’émigration n’était pas un rêve d’aventure c’était une question de survie.
La renaissance fragile
Aujourd’hui, Talasnal n’est plus un village fantôme. Au tournant des années 2000, un vent nouveau s’est levé sur la Serra da Lousã. Sous l’impulsion du programme Aldeias do Xisto (villages de schiste), plusieurs hameaux oubliés, dont Talasnal, ont bénéficié d’un effort concerté de réhabilitation, mêlant initiatives privées et soutien public.
Les maisons ont été restaurées avec soin. Des logements ruraux accueillent désormais des randonneurs venant de Lisbonne, Porto ou de l’étranger. Un petit restaurant porte le nom de Ti Lena, une ancienne habitante. Jorge tient son bar, conservant la mémoire des lieux.
Mais ce n’est plus le même village. Les habitants d’hier ne sont pas revenus. Leurs enfants vivent à Paris, à Luxembourg, à Zurich. Certains ne parlent même plus portugais. D’autres n’ont jamais vu Talasnal — le village d’où venaient leurs grands-parents n’était qu’un nom prononcé avec nostalgie lors des repas de famille.
Mateo marche dans les ruelles. Il observe les murs restaurés, les toits refaits, les linteaux de pierre soigneusement préservés. Il admire le travail accompli, mais quelque chose le trouble : C’est bien fait, techniquement impeccable. Mais pour qui ? Les descendants ne reviennent pas. Les touristes passent quelques heures. Le village est sauvé, mais de quelle vie ?
Ce que cherchent ceux qui viennent ici
Nous marchons vers la cascade de Talasnal. Le sentier serpente entre les fougères et la mousse. L’eau chante. Éloi, l’historien, reste silencieux plus longtemps que d’habitude.
cascade de Talasnal
Il y a une paix singulière à Talasnal
Puis il parle :
"Vous savez ce qui me frappe ? Ce n’est pas seulement un village abandonné puis restauré. C’est la preuve matérielle que nos choix de société ont un coût humain. Chaque maison vide raconte une famille déchirée. Chaque pierre porte le nom de quelqu’un qui n’a pas voulu partir."
Inês prend des photos. Elle cadre une fenêtre ouverte sur la vallée, une porte entrouverte, un escalier qui mène nulle part. Ses images ne documentent pas — elles interrogent. Que reste-t-il d’un lieu quand ses habitants sont partis ? Un décor ? Un patrimoine ? Une blessure ?
Je comprends pourquoi des voyageurs viennent ici. Pas pour l’exotisme ou la carte postale. Mais pour toucher quelque chose de plus profond — la fragilité des existences, la puissance du temps, le poids des départs forcés.
Pour ceux qui ont déjà fait le tour des azulejos de Lisbonne et des caves à porto de Vila Nova de Gaia, Talasnal offre une autre facette du Portugal. Celle qui ne figure pas dans les guides touristiques. Celle qui fait mal, parfois, mais qui parle vrai.
Il y a une paix singulière à Talasnal. Pas celle du repos. Plutôt celle de la lucidité. Marcher dans ces ruelles, c’est accepter que l’histoire n’est pas toujours belle, que les territoires portent des cicatrices, que notre monde moderne s’est construit sur l’abandon de ces montagnes.
Et pourtant, il y a aussi quelque chose qui renaît. Pas le village d’autrefois — il ne reviendra pas. Mais une autre forme de vie. Plus lente. Plus attentive. Plus consciente de ce qui a été perdu.
Partir pour mieux revenir
Au moment de quitter Talasnal, Jorge nous offre un verre d’eau fraîche de la fontaine. Vous reviendrez ?, demande-t-il.
Éloi hoche la tête. Mateo promet de revenir avec son fils. Inês garde le silence, mais je sais qu’elle reviendra — ses photos ne sont jamais complètes du premier coup.
Moi, je pense à tous ceux qui sont partis d’ici et n’ont jamais pu revenir. À Adalina qui a vécu 40 ans en banlieue parisienne en rêvant du schiste de Talasnal. À Manuel qui est mort à 52 ans dans une usine de Mulhouse sans jamais avoir revu la Serra da Lousã.
Peut-être que nous venons ici, nous les voyageurs intellectuels en quête de sens, pour honorer leur mémoire. Pour dire que leur exil n’a pas été vain. Que leurs villages, même transformés, même réinventés, continuent d’exister.
Et qu’il existe encore, aujourd’hui, des chemins pour revenir vers ce qui semblait perdu.
La Serra da Lousã cache d’autres villages et d’autres mémoires. Rejoins-moi pour découvrir un Portugal hors des sentiers battus.
Rejoindre la Bibliothèque Secrète— Lucas Lunes